Numéro 40 à la mairie du XVIIe
Récit d’une matinée de juillet 2010 pour faire réaliser la première carte d’identité d’un petit caneton de cinq mois.
08:10. Arrivée avec mon caneton de cinq mois devant la mairie du XVIIe arrondissement. Temps clair, pression atmosphérique normale. Une quinzaine de personnes attend déjà devant les portes fermées où l’on peut lire que l’ouverture au public s’effectue à 8 heures 30. Jeunes, vieux, enfants… un peu de tout dans ce petit attroupement matinal. Je me résigne à attendre en bas des marches. Le caneton a les yeux grands ouverts et s’émerveille du feuillage des arbres alentours.
08:22. Panique du caneton : un camion de pompiers vient de passer dans une rue proche, toutes sirènes hurlantes. C’est entre vingt et vingt-cinq personnes qui commencent à se presser devant l’entrée de la mairie.
08:26. Je fais grimper la poussette en haut des marches mais, déporté sur le côté, je renonce d’avance à faire partie des premiers entrés, premiers servis. Grosse erreur.
08:30. Ouverture des portes à l’heure dite. Chacun joue de ce dont il dispose pour se faufiler (une canne, une petite taille, une grande taille, le culot, les muscles…). Encombré de ma poussette et de ma bonne éducation, la partie était perdue d’avance. C’est une cinquantaine de personnes qui pénètre dans les locaux.
08:32. Je suis le mouvement sur la gauche, fond du couloir, ascenseur, 4e étage… A l’entrée de la salle ad hoc se trouve l’appareil qui délivre les numéros de passage. En théorie, il faut se précipiter dessus pour ne pas être trop mal loti. Sauf qu’il y a déjà trente personnes qui font la queue pour obtenir ce fameux numéro…
08:49. Après vingt minutes de patience dans ce couloir bondé et déjà surchauffé, j’obtiens le précieux ticket : numéro 40.
08:51. Entrant dans la salle, je vois des gens partout, beaucoup d’enfants, des bébés très jeunes, et autant de parents (des mamans à 90 % pour tout dire), déjà accablés pour beaucoup : ayant attendu leur tour une première fois pour tirer un numéro ils savent maintenant qu’ils doivent attendre une nouvelle fois pour présenter leur requête et/ou leur dossier à un premier guichet et qu’il devront, ensuite, attendre une troisième fois pour que leur cas soit traité. Ah, au fait : la température estimée tourne autour de 31°.
09:37. Le numéro 40 s’affiche sur l’écran lumineux, suivi des lettres “AC” signifiant que je suis enfin appelé à l’accueil. Oui, il faut plus d’une heure de patience pour parvenir simplement à l’accueil. Je présente alors mon dossier, constitué par ma femme (qui avait en son temps réuni les pièces et fait une première fois la queue avant de renoncer). Une jeune fille aimable et sérieuse m’informe qu’il manque une copie de ma carte d’identité et que la photo d’identité du petit (rappelons qu’il a cinq mois), prise au Photomaton, sera rejetée aux motifs que la tête de l’enfant est légèrement de biais et que sa main droite apparaît dans un coin du cadre. Impurs selon les dernières normes de l’administration française, ces clichés réalisés de haute lutte se glisseront dans le portefeuille des grands parents… Et la préposée de m’indiquer un photographe du quartier « qui a l’habitude » et d’apaiser illico mes craintes de voir mon tour passer sans moi en m’assurant sans hésitation que j’ai largement le temps.
09:45. Me voilà donc reparti, m’assurant que mon inestimable numéro 40 figure bien toujours dans mon dossier, pour le hall de la mairie, où se trouve une photocopieuse, puis chez un photographe du quartier pour tirer le portrait du petit trésor dans les règles de l’art. Mission accomplie sans grande difficulté, le bout de chou arborant même, dès la première prise, le parfait sourire de celui qui ne réalise pas encore qu’il s’apprête à entrer dans la broyeuse administrative française et à retourner dans la fournaise kafkaïenne de la mairie.
10:10. Parvenu de nouveau au 4e étage de la mairie, j’observe que la population dans le couloir est plus clairsemée mais que les gens s’entassent dans la salle, partageant leur résignation et leurs anecdotes. Nous devons, le caneton et moi, reprendre notre mal en patience. Au guichet 1, on appelle le numéro 11. Dix personnes sont passées en une heure trente. Je me demande si le propriétaire du numéro 14 pourrait avoir l’idée de faire rembourser ses timbres fiscaux contre son ticket…
10:18. Arrivée de la nounou, appelée au secours pour délivrer le petit de cet enfer le temps d’une promenade et d’un biberon pendant que je surveille le défilement des numéros sur l’écran lumineux. Bien que l’enfant ait fait preuve d’une patience inégalée, je la sens décliner à mesure que nous nous rapprochons de l’heure de son repas et comme, naturellement, j’étais loin d’imaginer que nous serions coincés ici toute la matinée, je n’avais rien prévu pour cela.
11:30. Le rythme de défilement des usagers étant assez stable en dépit de mes espoirs de voir des gens se retirer du rôle, je prends le pari de quitter de nouveau ce parc à bestiaux pour grignoter et boire un coup à la maison. J’y trouve la nounou donnant sa purée au petit. J’avale un yaourt et repars, prévenant la nounou que je l’appellerai quand nous serons assez près du numéro 40.
12:24. Numéro 34. J’appelle la nounou.
12:42. Numéro 38. Mon cœur bat à tout rompre.
12:46. Numéro 41 ! L’affichage est passé directement de 38 à 41 ! Je me précipite à l’accueil pour faire valoir mon droit. Le préposé prend note et m’évacue en me disant que mon numéro va être appelé. Je me fais quand même griller une place au passage mais, au point où j’en suis, assume dix minutes d’attente supplémentaires.
12:53. Bon, le 41 aura été assez rapide mais c’est le 43 qui est appelé ensuite… Puisqu’il ne sert à rien de s’adresser à l’accueil, je m’intercale illico au guichet n°4. Le numéro 43, qui m’avait vu depuis le début de la matinée, ne cherche pas à contester bien qu’il me dise avoir eu l’impression que le 40 avait été appelé bien plus tôt dans la matinée. « Ne me dites pas ça, vous allez me démoraliser ! », lui lançai-je dans un sourire.
13:04. Les formalités sont accomplies. L’agent municipal me remet un bon de retrait de la carte d’identité du petit caneton pour dans un mois. Pas besoin de rendez-vous, il suffira de foncer au guichet de retrait. Sans faire la queue.